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Solidaires Etudiant.e.s a participé, avec des salariées de l’établissement, l’Unef,  la LMDE, et les collectifs féministes Clasches et Garçes, à l’organisation d’une conférence sur harcèlement sexuel à Sciences Po, qui s’est tenue jeudi 21 mars. Le texte ci-dessous constitue le verbatim de l’intervention faite pour Solidaires Etudiant.e.s par une de nos militantes au cours de cette conférence.

Un aspect qui vient compliquer d’autant plus la question du harcèlement sexuel à Sciences Po, c’est le fait que Sciences Po est un lieu de pouvoir :

–          au sens où c’est un lieu où se trouvent des postes prestigieux et des personnes qui les convoitent

–          au sens où c’est un lieu où l’on trouve une vraie stratification sociale et où peuvent être en contact des personnes qui ont une position sociale très différente

–          au sens où c’est un lieu sociologiquement très particulier, avec une importante reproduction sociale, une part écrasante des étudiant.e.s qui sont issu.e.s des CSP supérieures

C’est un lieu, finalement, où peuvent se jouer tout un tas de rapports de pouvoir : de prof à élève, de directeur de thèse à doctorant.e, de supérieur à subordonné.e hiérarchique, de supérieur à subordonné.e symbolique – par exemple entre enseignant.e.s ou enseignant.e.s-chercheurs. Or qu’il y ait ce foisonnement de rapports de pouvoir explicites, c’est quelque chose qui change la donne pour le harcèlement sexuel : parce que le harcèlement sexuel, justement, c’est une manière de signifier le pouvoir. Je pense qu’il y a un cliché qu’il faut combattre, un cliché sexiste qu’on entend à toutes les sauces, c’est celui qui pose que les hommes ont des besoins sexuels incomparables à ceux des femmes, des pulsions sexuelles incontrôlables, et, en conséquence, que le harcèlement sexuel, les agressions sexuelles, les viols, tout cela serait quelque chose qui aurait à voir avec la libido des hommes. Et ça, c’est faux, simplement parce que, si le harcèlement sexuel est très largement le fait des hommes et a un caractère sexiste, les femmes n’ont pas des besoins sexuels inférieurs ou d’une nature différente. Non, c’est bien pour ça que ce qui se joue dans le harcèlement sexuel, c’est un rapport de pouvoir : on réaffirme des rôles sexuels genrés, le « masculin » et le « féminin », qui sont des rôles de dominant et de dominée. Et à partir de là, on peut comprendre sous un jour nouveau, à mon avis, deux situations.

La première situation, c’est celle où on a une femme qui sort de son rôle de dominée, qui s’immisce dans des lieux de pouvoir qui sont censés être réservés aux hommes, et contre laquelle le harcèlement sexuel va prendre le sens d’un véritable rappel à l’ordre. Une étude (de la sociologue Heather McLaughlin ) notait que les femmes qui, dans leur travail, ont une fonction d’encadrement ou de supervision, ont 137 % de chances de plus que les autres d’être harcelées. Je ne sais pas vraiment ce qu’il faut penser du chiffre, mais je pense que c’est bien encore un signe que le harcèlement est moins une question de désir sexuel que de contrôle et de domination : pour les hommes mis en danger par l’irruption d’une femme dans leur espace de pouvoir réservé, le harcèlement sexuel permet de retourner une situation qu’ils perçoivent comme étant à leur désavantage.

La seconde situation, c’est celle où l’agresseur abuse de sa position non seulement d’homme – ce qui est déjà une position de pouvoir – mais aussi de sa position professionnelle ou sociale particulière pour exercer à l’encontre de sa victime des actes de harcèlement sexuel : finalement, ce n’est pas fondamentalement différent, c’est aussi une manière de faire comprendre violemment qu’il y a une domination et qu’elle doit être respectée. Au fond, c’est une manière de dire : ne sors pas de ton rôle, si tu es dans cette position dominée, ce n’est pas par hasard, c’est bien comme ça. Les rapports hiérarchiques à l’université, entre enseignant-e-s et étudiant-e-s, entre enseignant-e-s et BIATOSS ou entre enseignant-e-s aux statuts différents et plus ou moins précaires, sont directement en cause dans les situations de harcèlement sexuel : ce sont eux qui permettent à des agresseurs de se croire tout permis vis-à-vis d’autres acteurs et actrices de l’université ; ce sont eux qui rendent possibles les menaces qui empêchent les victimes ou les témoins de parler, de dénoncer. Et forcément, quand les rapports de domination se doublent – donc, genre plus rapport hiérarchique – cela devient encore plus difficile de résister contre le harcèlement sexuel, et peut-être plus tentant de le passer sous silence, car le harcèlement sexuel s’appuie sur l’isolement des victimes, et le renforce. Il y a un vrai problème de tabou très fort dans ces situations là : de manière générale, le tabou isole les victimes, et les témoins ont tendance à dépolitiser le harcèlement sexuel, et, alors même que c’est une violence qui s’inscrit dans le cadre professionnel, à le réduire à un simple dérapage d’une relation privée. Mais dans une situation très asymétrique, c’est encore plus difficile de parler : parce qu’il y a une différence de crédibilité sociale entre l’agresseur et la victime, donc un risque de stigmatisation plus fort, mais aussi un risque de représailles de l’agresseur. Et à cela il faut ajouter que quand l’agresseur est dans une position de pouvoir, une position hiérarchique élevée, il bénéficie souvent du soutien de ses collègues.

Face à ce constat, la question qui se pose est : comment lutter ? et il en ressort que lutter contre le harcèlement sexuel, c’est lutter à la fois contre la violence des rapports de genre et contre les rapports de pouvoir qui sous-tendent l’organisation de l’université, de Sciences Po a fortiori, qui favorisent les pratiques sexistes et qui nuisent aux conditions d’études et de travail de toutes et tous. Alors évidemment, défaire ces rapports de pouvoir, ça ne se fait pas du jour au lendemain. Mais le premier pas, c’est : s’organiser, rompre l’isolement, avoir des structures qui offrent aux victimes un cadre bienveillant pour en parler et réfléchir à quelle est la réponse la plus appropriée. Ne pas laisser la culpabilité l’emporter, on ne le répètera jamais assez, et la culpabilité gagne quand on est isolée. Il y a une chose qu’il faut garder à l’esprit, à mon avis, c’est qu’en général, c’est vrai, l’ensemble des institutions d’enseignement supérieur et de recherche, Sciences Po compris, tolèrent voire favorisent cette forme de sexisme, par leur structure hiérarchique, par le tabou dont elles l’entourent, par l’absence de prévention et de structures d’accueil adéquates, et par la rareté des sanctions. Donc l’horizon reste de changer la forme de ces institutions là. Mais une deuxième chose qui me semble importante, c’est que ceux qui ont le pouvoir de changer les institutions ont rarement intérêt à les changer en profondeur, et qu’il vaut mieux ne pas passer son temps à attendre qu’ils le fassent. Le dernier point, donc, sur lequel j’insiste, c’est cette nécessité de créer des formes collectives, de s’organiser entre nous, femmes, victimes de violences sexuelles ou potentielles victimes de ces violences, pour se donner de la force et s’entraider, et le faire aussi bien chez les étudiantes – Garçes le fait déjà plus ou moins – que chez les salariées, qui en ont aussi, évidemment, besoin.

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